de Patrick Scemama

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Terencio González

Terencio González

Terencio González aime les villes, les rues et les déambulations qu’elles proposent. Il a d’ailleurs fait du graff sur les murs de Paris et a été engagé, mais pas au même moment, au service de nettoyage de la ville. Et c’est aussi à Buenos Aires, une ville où il se rend régulièrement, car sa famille est d’origine argentine, même si lui est né à Paris, qu’il a découvert ces fonds d’affiches multicolores avec lesquels il travaille actuellement et qu’il montre pour la première fois à la galerie Jérôme Pauchant, dans le cadre d’une exposition collective dont le titre : Il suffit d’un grand morceau de ciel est emprunté à Camus1.  Des fonds d’affiches qui font écho aux couleurs exacerbées que l’on trouve, l’été, dans son pays d’origine et qui semblent avoir constitué une révélation, au point qu’il ne montre plus rien de son travail antérieur (sur son site, seule cette série de peinture est visible). Et qui correspondent à sa véritable naissance artistique.

Car même si son père est peintre et que le jeune homme a donc baigné très tôt dans un univers artistique, il lui a fallu un peu de temps pour comprendre que telle était aussi sa vocation. Outre le graffiti et son mouvement inverse (le nettoyage), il est passé par des activités diverses, dont le graphisme, la photographie et même le marketing. Ce n’est qu’à l’âge de 25 ans, c’est-à-dire en 2012, qu’il se décide à entrer aux Beaux-Arts. D’emblée, il intègre l’atelier d’Alberola, car c’est un artiste qu’il admire et qu’il sait qu’il veut faire de la peinture. Mais ses premiers travaux sont figuratifs, il peint de nombreux portraits, entre autres sur des éléments qu’il récupère à l’école. Puis il va en Argentine, découvre ses fonds d’affiches et, de peintre figuratif, sort des Beaux-Arts, l’année dernière, en peintre abstrait.

Gonzalez 2Alors pourquoi ces fonds d’affiches le fascinent-ils tant ? « Pour différentes raisons, explique-t-il. D’abord parce que je suis très sensible à la couleur et à la lumière et que ces fonds d’affiches, qui avaient souvent pour but de frapper l’attention, sont de couleurs très vives et offrent de nombreuses possibilités d’assemblages et de dégradés. Ensuite, parce qu’ils sont en papier très fin, très pauvre (comme du papier journal) qui absorbent énormément la couleur et que, du coup, on peut utiliser à l’endroit comme à l’envers, avec des résultats différents. Enfin, parce qu’on y trouve des traces des textes qui y ont été imprimés précédemment – ou même les traces des doigts de l’imprimeur- et cela leur confère une histoire, un passé qui m’intéresse. En Argentine, ils sont imprimés très rapidement et servent en général à l’affichage sauvage (j’aime bien d’ailleurs aussi l’apparente contradiction qu’il peut exister entre la rapidité de l’exécution et la pérennité de l’histoire qu’ils portent). Mais je n’ai pas cherché, comme les Nouveaux réalistes, à arracher des morceaux d’affiches déjà existantes des murs pour les proposer tels quels; je suis allé voir le fabricant et je lui en ai acheté un grand stock. »

Car pour l’artiste, il ne s’agit effectivement pas de témoigner des strates d’une ville ou d’une époque, mais plus de recomposer, d’aller à l’essence du principe, pour évoquer les souvenirs des environnements qu’il a voulu traduire ou les impressions qu’il a pu ressentir. Ces fonds d’affiches, d’ailleurs, il leur fait subir de nombreuses modifications, les découpe, les assemble selon des gammes de couleurs ou des critères qui lui sont propres. Puis il les colle sur des toiles de lin, en général assez grandes, qu’il a préalablement enduites d’une peinture blanche industrielle, celle que l’on utilise pour peindre les façades à l’extérieur (encore les matériaux de la rue !). Enfin, il les rehausse d’une touche de peinture à la bombe, qui reprend en général les couleurs des affiches et qui, en un geste simple, qui n’exclut pas l’improvisation, mais qui est le plus souvent le résultat d’une intense réflexion,  parachève la composition : « J’essaie d’aboutir à un ensemble harmonieux, précise-t-il, où tout s’équilibre et se tient avec le plus de justesse. Mon but est de faire en sorte que le regardeur s’immerge dans la couleur et qu’il ait une sensation d’éblouissement, comme celle qui reste sur la rétine après avoir regardé fixement le soleil. Je veux arriver à une forme de beauté, mais ce qui est important pour moi est que tout soit fait avec des matériaux pauvres. Des matériaux aussi qui d’habitude sont porteurs de messages, puisque les affiches sont faites pour informer et que les bombes permettent d’écrire sur les murs, mais qui sont réduits là à leur seul signifiant. Si j’utilise ces matériaux, ce n’est pas pour des raisons politiques, mais pour la simplicité du geste, pour la trace qu’ils gardent en eux. »

gonzalez 3Comment alors, face à ces blocs lumineux qui se fondent les uns dans les autres, ne pas penser à Rothko, ce peintre qui a fait de la vibration de la couleur l’essentiel même de son travail et lui a donné toute sa dimension spirituelle (un ami plaisantin de Terencio González a même écrit sur le sol du trottoir le nom de l’artiste américain avec une flèche indiquant l’entrée de la galerie) ? Pourtant, même si le jeune homme reconnaît l’intérêt qu’il porte au travail de l’illustre ainé, il ne le place pas au plus haut de son panthéon personnel. Pour lui, les artistes qui ont le plus compté dans son éducation artistiques sont le peintre flamand Luc Tuymans (« pour sa légèreté, sa simplicité, cette manière d’effacement à laquelle j’aimerais aboutir »), Martin Barré (« pour la concentration du trait »), le peintre californien Richard Diebenkorn, mal connu en France (« pour ses paysages qui touchent à l’abstraction et son remarquable travail sur la matière, la couleur, la composition ») ou encore Willem de Kooning  (« un artiste que j’ai beaucoup regardé »). Et bien sûr Matisse, le Matisse des papiers découpés, celui qui dessinait dans la couleur. « Mais je ne cherche pas de références absolues lorsque je travaille, explique Terencio González. Je fais ce que j’ai le sentiment de devoir faire, sans me poser plus de questions. De la même manière, on me parle souvent de paysages à propos de mes tableaux et il est vrai que, moi-même, je leur donne des titres qui peuvent renvoyer à des notions de paysages. Pourtant, ce n’est pas non plus ma préoccupation première et ce sont beaucoup plus  les problèmes de matière, de transparence ou de superposition qui m’intéressent. »

Vers quoi ira alors l’artiste lorsqu’il aura terminé cette série avec les fonds d’affiches ? Il en a déjà une idée, mais préfère ne pas en parler : « Pour le moment, dit-il, je veux encore me concentrer sur ce travail. Il me semble que je n’ai pas tout exploité et que je peux encore jouer sur les assemblages ou sur les formats qui offrent des problématiques différentes, un grand format ne demandant pas le même traitement qu’un petit. Mais lorsque j’en aurai terminé avec cette série, il est possible que je retourne vers la photographie que je pratique toujours ou vers la vidéo. Quoiqu’il en soit, ce dont je suis sûr, c’est qu’il sera toujours question de la poésie des rues dans ces travaux, des traces que les gens y laissent ou de la lumière qui s’y reflète. » Une certitude que la sincérité et la conviction qui animent le jeune homme ne semblent pas prêts de contrarier…

1 L’exposition, qui a été conçue après les attentats de novembre dernier à Paris et qui renvoie explicitement à une vision contemplative et méditative de l’art, réunit, outre les peintures de Terencio González, des œuvres de Lyes Hammadouche, de Lauryn Youden, Nathaniel Rackowe et Evan Gruzis. La phrase complète de Camus, extraite de ses Carnets, est la suivante : « Il suffit d’un grand morceau de ciel et le calme revient dans les cœurs trop tendus ».

Il suffit d’un grand morceau de ciel, jusqu’au 21 mai à la gale Jérôme Pauchant, 61 rue Notre-Dame de Nazareth, 75003 Paris (www.jeromepauchant.com). D’autres oeuvres de l’artiste peuvent être vues sur son site: www.terenciogonzalez.com).

 

Images : Terencio Gonzalez, “The Sun Shines Bright”, 2016  , Collage papier, peinture en spray et acrylique sur toile , 200 x 200 cm  © Terencio Gonzalez. Courtesy Galerie Jérôme Pauchant, Paris ; “Better Day”, 2016, Collage papier, peinture en spray et acrylique sur toile , 60 x 73 cm © Terencio Gonzalez. Courtesy Galerie Jérôme Pauchant, Paris ; vue de l’exposition avec des œuvres de Lyes Hammadouche et de Nathaniel Rackowe, Courtesy Galerie Jérôme Pauchant, Paris (photo: Romain Darnaud)

Cette entrée a été publiée dans L'artiste à découvrir.

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