de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Roulez jeunesse!

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Chaque année, le Prix Ricard signe le début de la saison artistique. L’an passé, la commissaire et artiste Isabelle Cornaro (cf http://larepubliquedelart.com/un-prix-ricard-hors-format/) avait donné une large place à la vidéo et c’est d’ailleurs un vidéaste, Clément Cogitore, qui avait remporté le Prix. Cette année, Anne-Claire Schmitz, qui est en charge de la sélection, consacre elle-aussi un tiers de l’exposition à l’image animée (deux artistes sur six) et intitule celle-ci Les Bons Sentiments. « A l’ère de la fameuse « post-vérité » et des faits alternatifs, explique-t-elle, il pourrait paraître quelque peu risqué, gênant, voire engagé de vouloir se confronter à la place du bon, du vrai, de l’honnête dans notre société. (…) Ce positionnement délaisse volontairement la critique distanciée et lui préfère d’autres types de relations, certes souvent plus troubles, mais qui n’hésitent pas à se confondre à l’objet désiré et analysé. »

Si cette note d’intentions, quoique fondée, peut paraître un peu simpliste pour expliquer la présence simultanée de ces six artistes, il n’empêche que ce sont encore les deux vidéastes qui sortent du lot. Lola Gonzàlez, en particulier, dont j’aime beaucoup le travail et dont j’avais déjà parlé lors de son exposition au Crédac d’Ivry (cf http://larepubliquedelart.com/voir-ensemble/). A l’occasion de ce Prix, elle montre trois vidéos, deux (Rappelle-toi de la couleur des fraises et Véridis Quo) qu’on avait déjà pu voir au Crédac ou dans sa galerie, Marcelle Alix, et une nouvelle, Les Anges, réalisée, comme son nom le laisse supposer, à Los Angeles. Dans cette dernière, qui n’est pas sans rappeler Gerry, le film de Gus Vant Sant, on voit deux hommes errer dans le désert et revenir à une sorte de condition animale en rampant comme des lézards, jusqu’à ce qu’un troisième les aide et les amène jusqu’à un groupe qui est peut-être en attente d’un monde meilleur, où tout sera à reconstruire. Souci du collectif, influence de l’environnement sur le comportement humain, qualité plastique de l’image : on retrouve ce qui fait la spécificité de cette artiste singulière, confrontée pour la première fois à un code culturel qui n’est pas le sien.

L’autre vidéaste que l’on remarque est Pauline Curnier Jardin, dont le travail a déjà été très apprécié à l’actuelle Biennale de Venise. Elle présente ici deux vidéos : une première, Explosion Ma Baby, qui montre la présentation annuelle et rituelle, dans un pays qui fait penser à l’Amérique latine, des nouveaux bébés à un groupe constitué, et la seconde, Blutbad Parade, qui  raconte le bombardement par l’aviation française, pendant la Première Guerre, d’un cirque en pleine représentation à Karlsruhe. Images colorées, bande-son effrénée, montage très rythmé, les vidéos de l’artiste se distinguent par une sorte de rage de vivre, d’énergie électrisante, de célébration de l’excès. On n’en sort pas indemne.

Les Bons Sentiments-19Caroline Mesquita, elle, aurait aussi pu présenter de la vidéo, puisque c’est un médium qu’elle utilise régulièrement. Mais elle a préféré montré ici un travail de sculpture, en l’occurrence d’improbables et séduisantes motos aux formes rétrofuturistes ou modernistes, qui sont l’assemblage savant et minutieux de différents matériaux. Quant à Deborah Bowmann, nom générique d’un duo d’artistes bordelais installés à Bruxelles, qui sont tout autant galeristes que performeurs ou étalagistes-décorateurs et qui développent une réflexion sur les « systèmes de production et de circulation », ils proposent des sculptures qui servent de support d’exposition au créateur de mode indépendant Philippe Gaber, spécialiste en écharpes et foulards.

Restent Thomas Jeppe, qui présente une très sophistiquée installation qui rend hommage aux personnalités qui ont vécu à Paris, depuis le chanteur d’opéra Manuel Garcia, père de la célèbre Malibran, jusqu’au philosophe Gilles Châtelet, et Zin Taylor, qui élabore de nouveaux langages auxquels, je l’avoue, je n’ai pas compris grand-chose. Le premier est australien, le second canadien et ils ne sont en résidence en France que depuis un an. Sans vouloir passer pour un vieux con réactionnaire, je me demande quand même ce qu’ils font dans la sélection d’un prix censé récompenser la scène émergente française. Loin de moi l’idée qu’il faille limiter ce prix à des artistes ayant la nationalité française et qu’on ne doive pas ouvrir à l’international (dans le passé, plusieurs artistes ont été sélectionnés, qui venaient d’autres pays), mais au moins peut-on exiger qu’ils aient une réelle implication dans cette scène artistique française, qu’ils ne soient pas simplement de passage. Les prix ne sont pas si nombreux, dans notre pays (et, faut-il le rappeler, le lauréat du Prix Ricard bénéficiera, entre autres, de l’achat d’une œuvre de 15000€), pour qu’ils s’adressent en premier lieu aux gens qui y vivent et je ne suis pas sûr que beaucoup de nos voisins européens (pour ne rien dire des américains) feraient preuve d’autant de générosité et d’ouverture.

A_Hard_White_Body_détail-Candice_Lin_Bétonsalon_2017-7 bEn matière d’installation sophistiquée, l’artiste américaine Candice Lin (née en 1979) en connaît un rayon. L’exposition qu’elle présente actuellement à Bétonsalon (sa première en France), A Hard White Body (Un corps blanc exquis), met en scène deux personnes qui, à première vue, n’ont rien à voir l’une avec l’autre : le célèbre romancier noir américain James Baldwin et la botaniste Jeanne Baret qui, au XVIIIe siècle, fut la première femme à avoir navigué autour du globe, lors du voyage de Bougainville. Rien à voir, sauf qu’outre qu’ils partagent les mêmes initiales, ils ont vécu leurs aventures loin de chez eux (Baldwin à Paris, Jeanne Baret dans les pays lointains), ils ont connu la discrimination et le rejet (lui était noir et homosexuel, elle a du se travestir en homme pour pouvoir embarquer à bord du bateau L’Etoile), ils ont fait œuvre de leurs expériences (lui a écrit ses romans, dont la fameuse Chambre de Giovanni, elle a constitué une collection fabuleuse d’espèces de plantes, malheureusement attribuée aujourd’hui à celui qui fut son compagnon et maître, Philibert Commerson).

Ce sont ces deux univers que Candice Lin croise pour mieux souligner les questions de race, de genre, de classe et de sexualité. Elle le fait en plusieurs œuvres, dont une, centrale, qui reproduit en porcelaine non cuite la chambre décrite par Baldwin dans La Chambre de Giovanni. Pourquoi en porcelaine ? Parce que la porcelaine est ce matériau que les occidentaux ont longtemps convoité en Chine, qui évoque la pureté et la blancheur et que les scientifiques comme Pasteur ont utilisé parce que ses pores fins en faisaient un filtre performant pour l’étude des bactéries et autres virus. Et elle imagine un système complexe qui, à base de plantes distillées dans un mélange d’urine et d’eau de la Seine (le pur et l’impur) vient régulièrement humidifier la matière pour lui permettre de se maintenir le plus longtemps possible (même si elle est vouée à terme à la destruction). Car le soin et la protection sont aussi des données qui font partie du processus de l’exposition : l’équipe de Bétonsalon devra veiller en permanence sur l’oeuvre, elle devra la recouvrir chaque soir de grandes bâches en plastique qui sont visibles dans l’espace. Enfin le visiteur lui-même est invité à participer, puisqu’un urinoir a été placé à l’entrée pour recueillir, s’il le désire, ses urines qui participeront à l’écosystème mis en place (mais il n’est pas obligé de faire cela devant tout le monde et cette « alimentation » n’est pas réservée aux seuls hommes).

A_Hard_White_Body_Candice_Lin_Bétonsalon_2017-14 bTout cela pourrait paraître bien prétentieux, vraisemblablement coûteux et, au fond, assez vain, si la démarche de Candice Lin ne faisait preuve de recherches réelles et si, en dépit de quelques poncifs, elle ne se révélait, au bout du compte, bien intrigante. Car tout fonctionne à plusieurs niveaux ici, une piste débouche sur une autre, un sens en entraîne un autre. Une vidéo, projetée sur une des bâches qui entourent l’installation et visible depuis des points qui changent en fonction de la luminosité de la pièce, fait la synthèse des différentes histoires ; une autre œuvre, constituée de briques de dessins ou de photocopies, montre le cheminement qui a construit à l’installation centrale. En fait, tout communique dans cette exposition où l’on pourrait rester longtemps à reconstituer le puzzle. Pas sûr d’y parvenir complètement, mais le plaisir qu’on y prend est grand.

 

Les Bons Sentiments, jusqu’au 28 octobre à la Fondation Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas 75008 Paris (www.fondation-entreprise-ricard.com)

A Hard White Body de Candice Lin, jusqu’au 23 décembre à Bétonsalon, 9 esplanade Pierre Vidal-Naquet 75013 Paris (www.betonsalon.net)

 

Images : 1 et 2, vues de l’exposition Les Bons Sentiments, 19e Prix Fondation d’entreprise Ricard, septembre 2017. Photo : Aurélien Mole/ Fondation d’entreprise Ricard ; 3 et 4, Candice Lin, détail de A Hard White Body, 2017. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Roulez jeunesse!

Udnie dit: 7 septembre 2017 à 13 h 29 min

La cuvée 2017 chez Ricard…
Mais pour cet apéritif anisé, aucune différence toutes les années se valent, le produit se doit d’ être homogène.
Où l’ art rejoint en une adéquation sans faille l’ industrialisation de ses produits AC ( art contemporain = appellation contrôlée )identique au goût pour que chaque consommateur s’ y reconnaisse.
Il ne peut pas, par définition, y avoir de grands crus, c’ est du pareil au même.

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